Crack à Marseille : comment la situation a-t-elle pu se dégrader à ce point ?
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Crack à Marseille : comment la situation a-t-elle pu se dégrader à ce point ?

Depuis l’été 2025, la consommation de crack s’est davantage installée dans l’espace public marseillais. Les dernières alertes signalent une aggravation réelle, mais aussi un déplacement et une médiatisation plus visibles.

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Depuis quelques jours, le crack s'est imposé dans l'actualité marseillaise. Autour de la gare Saint-Charles, de Belsunce, du quartier du Chapitre ou de la place Labadié, les témoignages d'habitants et de commerçants décrivent une consommation de plus en plus visible dans l'espace public.

Les chiffres avancés par les acteurs de terrain sont préoccupants : près de 500 personnes seraient aujourd'hui concernées à Marseille, dont environ 200 consommateurs particulièrement précaires présents dans la rue. En mai dernier, le dispositif Tempo estimait que le crack était devenu la drogue principale de plus de 60 % des usagers locaux qu'il accompagne. (LeMonde.fr)

La situation est suffisamment sérieuse pour que Benoît Payan ait écrit dès le 28 mai au Premier ministre Sébastien Lecornu, afin de réclamer un « plan interministériel spécifique » pour Marseille. (LeMonde.fr)

Pourtant, le crack n'est pas apparu cet été dans la cité phocéenne.

Alors, qu'est-ce qui a changé ? Et pourquoi le phénomène semble-t-il avoir brutalement pris une telle ampleur dans le centre-ville ?

En remontant les données de l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), une chronologie assez nette apparaît : Marseille ne découvre pas le crack. Elle semble en revanche être entrée dans une nouvelle phase de sa diffusion.

Le crack existait déjà à Marseille

Première chose à comprendre : la consommation de cocaïne basée est ancienne à Marseille.

En 2017 déjà, l'OFDT relevait une augmentation de la demande de « kits base », utilisés pour fumer de la cocaïne transformée en crack. L'organisme constatait parallèlement une disponibilité croissante de la cocaïne dans la région. (OFDT)

Mais Marseille présentait historiquement une différence importante avec Paris.

Il n'existait pas véritablement de marché organisé du crack. Les consommateurs achetaient généralement de la cocaïne en poudre avant de la transformer eux-mêmes en cocaïne basée, souvent désignée sous le terme de « free-base ».

Cette particularité existait encore en 2021 : l'OFDT relevait alors explicitement l'absence de marché du crack en Provence-Alpes-Côte d'Azur, malgré l'existence de consommateurs. (OFDT)

Le crack n'est donc pas nouveau.

Ce qui est nouveau, c'est sa diffusion et la manière dont sa consommation s'inscrit désormais dans l'espace public marseillais.

2023 : les premiers signes d'un changement

Le véritable tournant semble se produire autour de 2023.

Cette année-là, l'OFDT observe l'apparition de nouveaux points de vente de rue dans le centre-ville de Marseille. Et parmi les populations en grande précarité, l'organisme identifie comme phénomène marquant une « plus grande visibilité des consommations de cocaïne basée ». (OFDT)

Ce changement peut sembler subtil. Il est en réalité déterminant.

Pendant longtemps, une personne précaire présente dans le centre de Marseille pouvait devoir se rendre dans une cité périphérique pour acheter de la cocaïne.

Progressivement, le produit s'est rapproché des consommateurs.

2024 : la cocaïne arrive à 10 ou 20 euros dans le centre-ville

En 2024, le phénomène devient beaucoup plus clairement identifiable.

L'OFDT observe l'installation dans le centre-ville de nouveaux points de vente de cannabis et de cocaïne, décrits comme des « micro-annexes de réseaux de cités ».

Surtout, ces points de deal proposent de très petites quantités.

Il devient possible d'acheter de la cocaïne pour 10 ou 20 euros. Les consommateurs les plus précaires n'ont donc plus besoin de se déplacer dans les cités périphériques pour se procurer le produit. (OFDT)

La conséquence est immédiate : les consommateurs deviennent beaucoup plus visibles dans certains quartiers centraux.

Et l'OFDT identifie précisément comme l'un des phénomènes marquants de 2024 l'extension de la consommation de cocaïne sous forme basée, c'est-à-dire de crack, parmi les populations précaires. (OFDT)

La situation actuelle était donc déjà en train de se construire.

2025 : la progression se confirme

Le rapport de l'OFDT consacré à l'année 2025, publié en juin dernier, permet de constater que le phénomène n'a pas été passager.

L'organisme parle désormais d'une consommation de cocaïne basée « en augmentation visible chaque année depuis 2022 ».

Il constate également une extension de ces usages, principalement chez des personnes vivant dans la pauvreté et notamment chez d'anciens consommateurs de cocaïne par injection, mais aussi chez certaines personnes socialement insérées. (OFDT)

Autrement dit, la chronologie est assez claire :

2022 : la progression commence à devenir perceptible. 2023 : la consommation devient davantage visible. 2024 : elle s'étend fortement parmi les populations précaires. 2025 : la hausse se poursuit. 2026 : les acteurs de terrain parlent désormais d'une accélération sans précédent.

Pourquoi Saint-Charles et Belsunce se retrouvent-ils au cœur du problème ?

Une partie de la situation actuelle s'explique par cette nouvelle géographie du trafic.

Les points de vente se sont rapprochés des populations précaires. Parallèlement, les opérations policières menées depuis 2024 ont déstabilisé plusieurs points de deal et provoqué des déplacements.

Des consommateurs auparavant présents autour de Belsunce et de la porte d'Aix se retrouvent désormais davantage autour de Saint-Charles et du Chapitre. (LeMonde.fr)

Le phénomène devient alors impossible à ignorer.

Nous ne parlons plus uniquement de consommation dans des logements, des squats ou certains secteurs périphériques.

Elle se déroule devant la principale gare de Marseille, à proximité immédiate de la Canebière et au pied d'immeubles d'habitation du 1er arrondissement.

C'est notamment ce que vivent actuellement les habitants de la place Labadié.

La fermeture du Sleep'In a encore compliqué la situation

À cette évolution de fond est venu s'ajouter un événement récent.

Fin mai, le Sleep'In, important centre d'accueil et de réduction des risques situé dans le secteur de Saint-Charles, a dû fermer temporairement après une infestation de rats.

La structure pouvait accueillir quotidiennement jusqu'à une centaine de personnes et proposait également des solutions d'hébergement.

Sa fermeture a donc retiré, au pire moment, un point d'accueil essentiel pour une population déjà extrêmement vulnérable. Les acteurs de terrain constatent depuis une présence encore plus importante dans l'espace public. (LeMonde.fr)

Le problème est alors cumulatif : davantage de cocaïne disponible, des doses très bon marché, davantage de consommation sous forme basée, une concentration de personnes précaires et des capacités de prise en charge insuffisantes.

Benoît Payan avait alerté Sébastien Lecornu dès le mois de mai

C'est dans ce contexte que le courrier adressé par Benoît Payan au Premier ministre prend tout son sens.

Le maire de Marseille n'a pas attendu que la situation occupe massivement l'actualité pour demander l'intervention de l'État.

Le 28 mai, Benoît Payan a écrit à Sébastien Lecornu pour réclamer la mise en place d'un « plan interministériel spécifique » à Marseille. (LeMonde.fr)

Le choix des mots est important.

Demander un plan interministériel, c'est reconnaître que le crack ne constitue pas seulement un problème de sécurité publique.

La réponse concerne évidemment la police et la lutte contre les points de vente, mais aussi la santé, la psychiatrie, l'hébergement, la grande précarité et la prise en charge des addictions.

La Ville n'est d'ailleurs pas seule à interpeller l'État. Médecins du Monde a également demandé une intervention du Premier ministre, tandis que les élus du centre-ville alertent sur le risque de voir la situation s'installer durablement. (LeMonde.fr)

Pourquoi la police seule ne peut pas régler le problème

C'est probablement l'une des grandes difficultés du dossier.

Lorsque les forces de l'ordre démantèlent un point de vente, elles peuvent supprimer temporairement l'accès au produit à un endroit donné.

Mais elles ne suppriment ni l'addiction ni la grande précarité.

Les consommateurs se déplacent.

Et lorsque l'on évacue un campement ou un rassemblement, le même phénomène peut réapparaître quelques rues plus loin.

C'est précisément pour tenter de sortir de cette logique qu'a été créé début 2026 le dispositif Tempo, réunissant associations, professionnels de santé et acteurs publics.

Des solutions de petits hébergements sont notamment prévues, avec deux structures de 10 et 17 places. Mais les professionnels interrogés estiment qu'il en faudrait beaucoup plus. (LeMonde.fr)

Marseille risque-t-elle de connaître sa « colline du crack » ?

C'est évidemment la crainte qui commence à apparaître.

La comparaison avec Paris doit néanmoins être maniée avec précaution.

Encore en 2024, l'OFDT soulignait qu'il n'existait pas à Marseille de marché installé et durable du crack comparable à celui observé historiquement dans la capitale. Les services de police n'avaient enregistré aucune saisie de crack en 2023 et 2024 ; l'essentiel de la cocaïne basée était préparé artisanalement par les consommateurs eux-mêmes. (OFDT)

Marseille n'est donc pas Paris.

Mais le véritable danger est ailleurs : celui de voir se constituer une scène ouverte et durable de consommation, regroupant dans quelques rues des centaines de personnes cumulant addiction, problèmes psychiatriques, absence de logement et grande précarité.

C'est précisément le scénario que les acteurs locaux veulent éviter. (LeMonde.fr)

Ce qui est nouveau, c'est le changement d'échelle

Alors, que se passe-t-il réellement à Marseille ?

Non, le crack n'est pas apparu en 2026. Sa consommation sous forme de cocaïne basée est documentée depuis de nombreuses années.

Mais il serait tout aussi faux d'en conclure que rien n'a changé.

Les rapports successifs de l'OFDT dessinent au contraire une progression très nette : augmentation de la disponibilité de la cocaïne, extension de la consommation basée depuis 2022, apparition de nouveaux points de vente dans le centre en 2023, doses accessibles à 10 ou 20 euros, concentration croissante de consommateurs précaires dans l'espace public puis nouvelle accélération en 2026. (OFDT)

Ce qui se déroule actuellement n'est donc pas la naissance d'un phénomène, mais son changement d'échelle.

Et c'est peut-être encore plus préoccupant.

Car Marseille dispose aujourd'hui d'un avantage que Paris n'avait pas nécessairement lorsque ses grandes scènes ouvertes de crack se sont constituées : la ville voit le problème arriver.

Les associations alertent. Les habitants alertent. Les rapports documentent la progression depuis plusieurs années. Et le maire a désormais officiellement demandé au Premier ministre de mobiliser l'État.

La question n'est donc plus de savoir si le problème existe.

Elle est de savoir si Marseille parviendra à l'enrayer avant que cette nouvelle réalité ne s'installe durablement dans les rues du centre-ville.

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